Une histoire de texticules

Si les 99 limetricks de Bernal devaient s’inscrire dans une tradition, ce serait bien celle de la poésie burlesque, plutôt qu’érotique. La dimension sexuelle du recueil insuffle sa vitalité, et vise ainsi à fond l’outrance à vocation jubilatoire. Et les quelques repères et jalons suivants sont évidemment pleins de trous.

Partons de Limerick, nom d’une ville irlandaise célébrée dans le refrain d’une chanson du XIVe siècle : « Will you come up to Limerick ? » La ville donne alors son nom à la forme brève d’une historiette rimée reposant sur une situation cocasse, et le plus souvent conclue par une pointe humoristique. Le limerick désigne d’abord des comptines pour enfants ; mais très vite – enfin, au long des siècles suivants – il vient s’accouder au comptoir des pubs populos et, alcool aidant, devient volontiers grivois, voire franchement obscène. Plus c’est gros, plus ça passe, et l’essentiel est d’en rire !
Les 99 limetricks bernaliens cousinent avec cette lignée, orale et ordurière. Le néologisme (avec ce t qui s’intercale), débusqué dans les tiroirs de la revue du Nouvel Attila, s’inspire de l’idée du « lime-trique » qu’aurait lancée Roland Topor dans un mouvement de panique, c’est en tout cas ce qu’on murmure parmi les hautes sphères ‘pataphysiciennes. Et si ce n’est pas vrai, c’est bien dommage.
Mais revenons à nos mutants : les limericks salaces s’assagissent au XIXe siècle sous la plume d’Edward Lear. Il publie en 1846 A Book of Nonsense, 72 petits poèmes qu’il nomme « nonsense verses » mais qui se font connaître sous le label limerick. Il renoue avec la tradition de la comptine, et le limerick, sans t, y perd verve et vigueur ; bref, sa santé. Donnons cet exemple (juste parce que ça se passe en Andalousie) :

There was an Old Person of Cadiz,
Who was always polite to all ladies ;
But in handing his daughter,
He fell into the water,
Which drowned that Old Person of Cadiz.


La tradition française regorge également de poèmes scabreux et drolatiques, comme les fabliaux érotiques du Moyen-Age, les Enigmes licencieuses du guerrier poète Marc Papillon de Laphrise ou encore La Priape d’Etienne Jodelle, dont on cite volontiers un sonnet :

Ah ! Je le sçavois bien qu’elle a la fesse molle,
La Paillarde qu’elle est, et que mon V. batteur
A son C. effondré ne feroit point de peur !
C. qui va distillant une moiteuse colle,

Que te sert-il d’user de si prompte Bricolle,
D’un mouvement paillard et d’un souspir trompeur,
Tesmoignant que mon V. lui muguette le cœur ?
Mon V. vague dedans comme en une gondolle !

C’est une estable à V. et tout V. passager,
Quelque gros train qu’il ait, au large y peut loger,
Et n’est pas bien receu s’il a petit bagage ;

Et pour parler au vray des honneurs de son C.,
Il est aussi dolent, sans un V. de mesnage,
Qu’un aveugle esgaré qui n’a point de baston.


Voyons aussi ce bijou de l’abbé Jouffreau de Lazarie, issu du recueil Le Joujou des Demoiselles, paru en 1753 et remis au goût du jour par Apollinaire dans « La Bibliothèque des Curieux » :

L’ÉVÊQUE « IN PARTIBUS »

Près de Thérèse, jeune fille
        Alerte, fringante et gentille,
        Un prélat, suppôt de Cypris,
        Sentoit soulever sa mandille.
Déjà de sa Grandeur les doigts saints et bénis
Visitoient les endroits d’amour les plus chéris.
        Que faites-vous, lui dit Thérèse ?
        Quel égarement ! Quel abus !
        – Moi, dit l’Évêque in partibus
        Je visite mon diocèse.

C’est frais, c’est mignon. Parfois moins :

L’HORLOGE

Alix à pleine main tenoit
Le manche à Thibault qui frétille.
Thibault du cul carillonnoit
Quand Alix tournoit la cheville.
Vilain, vous pétez, dit la fille,
Quoi ! dit Thibault sans s’étonner,
Penses-tu tant toucher l’aiguille
Sans faire l’horloge sonner.

Voilà qui est mieux.
Passons passons, puisque tout passe, directement aux Zutistes. Le cénacle à muse verte qui se réunit durant le second semestre 1871 à l’Hôtel des Étrangers, boulevard Saint-Michel, s’amuse à parodier les poètes installés, et s’autorise évidemment quelques incursions dans la poésie leste. Entouré de Rimbaud, Verlaine, Richepin et autres Nouveau, Charles Cros donne le ton :

CAUSERIE

TRISTAN : Est-ce
                 Là
                 Ta
                 Fesse ?

                 Dresse
                 La.
                 Va…
                 Cesse…

YSEULT : Cu…
                 Couilles !...
                 Tu

                 Mouilles
                 Mon
                 Con.


François Coppée, alors mètre-étalon de la rimaillerie officielle, tendance hiératique mièvre, représente le souffre-douleur idéal de la bohème en général et des Zutistes en particulier, qui usent et abusent de sa signature dans l’Album zutique sous des pièces qui tournent avec bonheur son style au ridicule – et notamment ce « Et je n’ai pas trouvé cela si ridicule » qui achève le poème coppéen « Le Banc, idylle parisienne », narrant l’entretien sentimental d’une servante et d’un militaire.
Cros, encore :

OARISTYS.

La cuisine est très-propre, et le pot au feu bout
Sur le fourneau. La bonne attendant son troubade
Épluche en bougonnant légumes et salade.
Ses doigts rouges et gras, avec du noir au bout
Trouvent des vers de terre entre les feuilles vertes.
On bat des traversins aux fenêtres ouvertes.
Mais voici le pays ; après un gros bonjour,
On lui donne la fleur du bouillon, – par amour.
Il prend la bonne émue, il la baise, il l’encule…
Et je ne trouve pas cela si ridicule.

Fr . Coppée
C.C.


Esprit Chat Noir, etc.
D’autres textes ressortent davantage à l’épopée qu’à la forme du texticule qui est notre sujet, comme « l’épopée du bas-ventre » qu’est La Légende des sexes d’Edmond Haraucourt, auteur du fameux « Sonnet pointu » ou de « Mélancolie blennorhagique ».
Difficile néanmoins de résister au plaisir de mentionner « La singesse » de Georges Fourest (in La Négresse blonde), grand-maître en truculence, dont voici quatre strophes :

(…)

sous les cactus en feu tout droits comme des cierges
des lianes rampaient (nullement de Pougy) ;
autant que la forêt ma Singesse était vierge ;
de son sang virginal l’humus était rougi.

Le premier, j’écartai ses lèvres de pucelle
en un rut triomphal, oublieux de Malthus,
et des parfums salés montaient de son aisselle
et des parfums pleuvaient des larysacanthus.

Elle se redressa, fière de sa blessure,
à demi souriante et confuse à demi ;
le rugissement fou de notre jouissance
arrachait au repos le chacal endormi.

Sept fois je la repris, lascive ; son œil jaune
clignotait, langoureux, tour à tour, et mutin ;
la Dryade amoureuse aux bras du jeune Faune
a moins d’amour en fleurs et d’esprit libertin !

(…)


Les Fantaisistes (Toulet, Derème, Carco…) ? Très peu de gauloiseries pour eux. La forme s’étire et le style n’est pas cru, mais couchons tout de même ce poème de Jean Pellerin, parce qu’il commence et se finit bien :

LA GROSSE DAME CHANTE…

Manger le pianiste ? Entrer dans le Pleyel ?
Que va faire la dame énorme ? L’on murmure…
Elle racle sa gorge et bombe son armure :
La dame va chanter. Un œil fixant le ciel

– L’autre suit le papier, secours artificiel –
Elle chante. Mais quoi ? Le printemps ? La rancune ?
Ses rancœurs d’incomprise et de femme trop mûre ?
Qu’importe ! C’est très beau, très long, substantiel.

La note de la fin monte, s’assied, s’impose.
Le buffet se prépare aux assauts de la pause.
« Après le concerto ?... – Mais oui, deux clavecins. »

Des applaudissements à la dame bien sage…
Et l’on n’entendra pas le bruit que font ses seins
Clapotant dans la vasque immense du corsage.



Mehdi S’Tylh


Pour jouer les prolongations
Petit lexique à l’usage des curieux et des désœuvrés
Une pub d'enfer.








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« La mort de la littérature : plutôt crever, oui. » Nicolas Bernal