Variations autour de
Litanies du lait


LE LAIT pour Charlotte
par Anne Bourrel

Ma Poetic Party, 19 mars 2015, printemps des Poètes, théâtre du Périscope, Nîmes.
Les textes d’Anne Bourrel se mèlent à Litanies du Lait de Charlotte Bayart-Noé.



1. Charlotte : J’ai le cul bombardé et mes voies naturelles sont dans tous leurs états. L’accouchement sans douleur est un mensonge social. Mais je m’en fous, il est là dans son berceau de Plexiglas. Je reconnais ses moindres chuchotements de draps. Voici l’aide-soignante qui fait sa tournée du soir :
– Ah oui, mes seins sont gonflés. Extrêmement gonflés. J’ai pris deux tailles en moins d’une demi journée. Mes seins me brulent, ils sont en feu. Je sais pas s’ils ne vont pas exploser !
– Ne vous inquiétez pas, sourit l’aide-soignante, en sortant le bébé du berceau.
Avec ses pieds recroquevillés dans son pyjama tout un, il ressemble à mon chat. Il plisse sa petite trogne dans tous les sens mais pour l’instant, qu’on attende quelque chose de lui, ça lui échappe. Il ne tête pas mon sein, pourtant tout chaud et comme sorti du micro-onde.
– Il faut que quelqu’un fasse quelque chose pour me soulager.
– J’apporte le tire-lait, dit l’aide soignante.
J’ai du lait alors ? Vrai ? Je vais fabriquer du lait ?
Arrimée à l’appareil, je vois jaillir par transparence, de l’extrémité de mon sein happé en cadence par la pompe à vide, cent petits filets de lait.

2. Lucie : Le bébé dans son berceau pleure. Dès qu’il pleure, ça coule. Je mets l’enfant contre mon sein droit. Je dois me rappeler de quel côté j’ai donné la dernière tétée. Au cas où je ne m’en souviendrai pas, j’ai mis mon bracelet en or au poignet gauche. Tout à l’heure, c’était donc mon sein gauche. Il me faut être vigilante et organisée. Si l’enfant tète toujours du même côté, je risque les crevasses. Mais comment elles font celles qui ont des jumeaux ? Il faudra que je me renseigne…Pendant que le sein droit est sucé, je presse doucement sur le sein gauche. Pour voir. Quelques gouttes mouillent mes doigts. Je goute le lait de mon sein. C’est jaune, épais et très sucré.

3. Sophie : Neuf mois et des tas de mots nouveaux tournent autour de moi : aménorrhées, primipare, nullipare, lochies, colostrum…

4. Sandrine : Colostrum c’est le mot qui désigne la première tétée.
Offrir ce colostrum ne paraît pas si difficile car l’enfant connaît le chemin.
Moi je suis une nouvelle mère. Lui, c’est le nouveau né.
Je ne sais rien de ce qu’il faut faire sinon acquiescer à l’enfant que l’on m’a présenté et pleurer, être submergée, rire, sourire, s’émerveiller. Je ne suis pas encore passée à l’action.
Lui, l’enfant, le bébé, le nouveau né donc, il se précipite vers mes seins, yeux clos, narines dilatées, bouche ouverte. Il secoue sa tête dans tous les sens comme une petite poule pour des grains de maïs. C’est fou ce qu’il sait déjà, cet enfant, ça fait même pas une heure qu’il est né.
Il est allé droit au but, il tète et la nourriture ancestrale que je suis en train de fabriquer me dépasse.

5. Ana : Le lait, c’est la nausée.

6. Valérie : Il croquait mes seins. Sa petite bouche mignonne s’ouvrait : c’était la gueule d’un requin. Il la refermait, la douleur lancinante m’attaquait. J’étais enserrée, j’étais suspendue, accrochée à la douleur de sa bouche fermée en étau. Lorsque ses mâchoires se refermaient sur ma chair, mille petits dents me brûlaient ; pourtant un nourrisson, ça n’a pas de dents.

7. Charlotte : On ne l’imagine pas, mais dans le lait maternel aussi, il y a de la crème. Si l’on met dans le frigidaire un biberon de son propre lait, tiré grâce au tire-lait, on constate qu’une couche plus jaune, grasse, s’est formée à la surface. Résoudre une équation, tricoter un pull ou faire tomber une comptabilité, ça s’apprend très bien, c’est à la portée de beaucoup. Mais réaliser qu’on est capable de produire de la crème, c’est un privilège qui reste hors d’atteinte pour une partie considérable de l’humanité.

8. Stéphanie : Hors de question. Je ne suis pas une vache. Je suis un être humain évolué. Je ne supporterai pas de me dégrafer comme ça, devant tout le monde…c’est, dégoutant. Et puis, tu fais quoi au bureau avec tes seins auréolés de lait ? Tu fais quoi avec tes seins mouillés ? Qui te font super mal en plus ? Tu fais quoi avec tout ce lait qui coule parce que c’est l’heure de la tétée mais justement, ton bébé est à la crèche parce que tu as du reprendre ton job au plus tôt : y avait cette vieille fille moche qui lorgnait bien avant ton congé de maternité. Tu es donc au bureau avec tes seins en mode mère nourricière mais ton bébé, lui, il boit le biberon des assistantes maternelles. Il devra attendre ce soir pour te téter. Et toi, en attendant, tu fais quoi ? Tu laisses tes seins baigner dans le lait jusqu’au soir ? T’as prévu combien de blouses et de t-shirts par jour ? Ou alors tu comptes t’installer à côté de la machine à café ? Un petit nuage de lait ? Café latte ? Capuccino ?

9. Juliette : J’aurais bien voulu mais j’en avais pas. Pas une goutte. Pourtant ma sœur ainée avait déjà nourri ses deux filles et ma mère aussi, elle nous avait tous nourris, mes deux frères, ma sœur et moi. Pourtant, à son époque, ça se faisait pas, ça c’était perdu. Dans les années soixante-dix, on préférait couper le lait des jeunes mères pour que leurs poitrine restent intactes.
Moi, j’aurais bien voulu nourrir mon bébé. On dit que le lait maternel protège mieux l’enfant. Qu’il est plus solide et plus résistant à toutes les maladies qui passent. Mais j’avais rien. Quelques gouttes de colostrum dans la première heure ; au moins, il aura eu ça et puis, presque plus rien. Un lait pauvre et rare qui nous a beaucoup déçu, son père et moi.

10. Léa : Quand il tète, sa mère a soif, mais soif ! Alors qu’il aspire sa pitance avec énergie, elle éprouve le supplice de la soif. Son mari lui prépare un grand bol de lait frais, qu’il lui donne à boire tandis qu’elle tient l’enfant contre elle. Elle boit goulument, il boit goulument. Le père veille à ce que cette chaîne lactée se maintienne, à ce qu’elle fonctionne parfaitement.

11. Charlotte : Je veux bien que mes enfants ou les enfants de mes enfants fassent des bébés dans des matrices en plastique si ça leur fait plaisir. Mais je tiens à ce que survivent les seins.
Je tiens au souvenir de mes seins lourds, gonflés comme des barriques de lait, si pleins, si durs, sacs de fèves emballés de satin, amusants au toucher qui coulaient dès que je les entendais mes bébés ; fallait pas m’embêter j’attaquais à grands jets
(…)
Indicible incomparable plaisir de mammifère la source lactifère
Ce serait bête de ne plus savoir ça
Cette construction
Cette production
Cette succion
Cette abolition


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