Physionomie de l’embrouille


Une vaste étude sociologique et linguistique
qui n’est pas sans lien avec la Méthodologie pratique de mauvaise foi.


« Vas-y viens, y a embrouille ! » Que celui qui n’a jamais entendu cette expression dans la bouche d’un jeune qui part en courant en direction d’un esclandre public autour d’un conflit à caractère verbal et/ou physique se jette la première pierre à lui-même ! Tout spectacle de rue a ses badauds, depuis que la badauderie et les gènes existent (Darwin n’était même pas né). Mais il s’agit dans le cas présent d’une embrouille d’un type particulier, qui diffère légèrement de la seule confusion qu’indique le Nouveau Petit Robert de 1999 :

EMBROUILLE, n.f. – 1747, repris XXe ; de embrouiller. FAM. Action ou manière d’embrouiller les gens, de les tromper. – Plus cour. Sac d’embrouilles.

N’étant guère avancés, voyons donc ce que signifie « embrouiller les gens » :

EMBROUILLER, v. tr. [1] — XIVe ; de en- et brouiller. 1) Emmêler (des fils). Enchevêtrer, entortiller. « Délacer un corset sans en embrouiller les cordons » (Courtel.). 2) FIG. Compliquer, rendre obscur. « Embrouiller si bien la doctrine, qu’il est impossible de la comprendre » (Sade). — PRONOM. « Mes idées s’embrouillent tout à fait » (Muss.) Brouiller. Troubler (qqn), lui faire perdre le fil de ses idées. « Je ne m’y reconnais plus ; vous m’avez embrouillée » (Sartre). PRONOM. Il s’embrouille dans ses explications, il s’y perd. S’embarrasser, s’emberlificoter, s’empêtrer, s’enferrer ; FAM. Cafouiller. Il s’embrouille dans ses calculs. Se tromper (cf. S’emmêler les pieds, les pédales…). — LOC. FAM. Ni vu ni connu, je t’embrouille, se dit d’une manière de tromper qqn en l’embrouillant. CONTR. : Débrouiller ; démêler, éclairer.

Le verbe spécifie mieux la signification de l’embrouille que le substantif lui-même. Troubler quelqu’un, lui faire perdre le fil de ses idées : l’idée est là, mais pas assez précise quant à l’emploi nouveau du terme « embrouille ».

Il convient donc d’étudier la physionomie habituelle de l’embrouille : cette nouvelle signification comporte en effet une notion de violence, verbale et/ou physique, et d’incompréhension mutuelle. Le caractère comique qui lui est attaché résulte d’une forme dialoguée reposant sur un nouveau genre de quiproquo, que nous allons désormais analyser.

La naissance de l’embrouille est totalement anodine, d’une féroce banalité. Les protagonistes en sont presque toujours deux personnes (entourées ou non d’un groupe) qui ne se connaissent pas. L’étincelle : plus que l’exception du regard « mal placé » ou « irrespectueux » (et qui a fourni à la France apeurée de l’orée du siècle deux ou trois faits divers sanglants — il serait par ailleurs fort instructif d’étudier comment se manifeste exactement un « regard irrespectueux »), c’est en général une parole qui constitue le détonateur pernicieux, sournois du phénomène que nous nous proposons aujourd’hui de décortiquer. Il s’agit souvent d’un mot lâché par le premier protagoniste (PP) à l’attention (ou parfois pas) du second protagoniste (SP). Pas une insulte, mais un mot quelconque prononcé sur un ton particulier quoique relativement plat : las, irrité, vénère (« énervé », pour les non-verlanistes). Exemple : le PP se fait légèrement bousculer par le SP dans le bus. « Attention, là », dit sobrement le PP, sur l’un des trois tons, en mode mineur. Notons que le mot détonateur n’est jamais agressif dans sa signification ni dans son ton ; l’embrouille implique un manque de volonté d’embrouille à sa naissance — il s’agirait dans le cas contraire d’une banale « recherche de merde » aux motifs ludiques, financiers ou psychiatriques. L’embrouille suppose l’absence de mobile, de part et d’autre.

La mécanique est aussitôt lancée : le second protagoniste, celui qui est ou qui se sent visé par cette parole qui détone dans le ronron quotidien et l’indifférence réciproque, ferment de la foule (française ? c’est un autre débat, même si la susceptibilité mal placée, décalée, apparaît a priori comme l’une des prérogatives de notre grand peuple), le SP, donc, renchérit, afin de réhabiliter son honneur qu’il juge écorné par un « manque de respect » (notion clef et récurrente, qui mériterait à elle seule un long exposé) induit soit par le ton employé, soit par le seul fait qu’un étranger lui ait adressé la parole, ce qui est toujours suspect. La surenchère s’accompagne nécessairement d’un « manque de respect » subtilement dosé, toujours dans le ton, légèrement agressif. « Vas-y, tu vois pas qu’on est tous serrés, là ? ! » Le ton employé excède donc celui de la parole d’origine, et introduit ainsi une dissymétrie dans l’échange, qui offense le PP, qui endosse à son tour le rôle de la victime d’un flagrant « manque de respect ». Il s’agit pour lui de laver un affront intervenu ex nihilo, de son point de vue.

Deux options s’offrent alors aux protagonistes. Ils peuvent choisir de poursuivre la gradation, avec l’ajout dans le dialogue, parfois dès la deuxième réplique du PP, de paroles censées muscler le ton. La première de ces paroles à vocation ou effet plus ou moins blessant n’est pas à proprement parler une insulte, mais ressort plutôt d’un langage familier dont l’utilisation se conçoit par le destinataire comme une faute de goût, une contrariété majeure. « Ouais c’est ça, allez casse-toi. » La surenchère se déplace ensuite sur le terrain du vocabulaire où sont requis les mots orduriers et autres insultes que chacun connaît. « Vas-y qu’est-ce t’as, sale connard ? » A ce stade de l’embrouille, les gestes (coups de poings, pieds, boule) peuvent suppléer au manque d’imagination verbale, de patience ou de plaisir dans la conversation. Sinon, les menaces succèdent aux injures, laissant ainsi ouvert le champ des possibilités. « Tu vas voir, j’vais t’niquer ta race ! » Le temps employé n’est jamais un conditionnel, mais toujours un avenir prophétique, de l’ordre de la promesse qu’on fait le serment de tenir, dans un futur proche quoique vague.

La seconde option réside dans le métalangage. (Notons au passage que celle-ci constitue pour les amateurs d’embrouille un développement particulièrement heureux et offre des moments d’anthologie au connaisseur.) Au bout de quelques échanges dans la gradation, parfois dès la deuxième réplique du PP, chacun des deux rhéteurs s’efforce d’analyser l’origine de l’embrouille, afin de prouver à l’autre qu’il ne lui a pas manqué de respect, contrairement à lui, d’ailleurs. « Vas-y j’t’ai pas manqué de respect, j’t’ai juste demandé de faire attention ! » L’impasse à laquelle mène cette voie s’explique par le fait que le retour sur les paroles (par nature évaporées, et dont le souvenir chaud ne restitue pas forcément la vérité historique, mâtiné qu’il est de mauvaise foi et de poursuite du fameux « dernier mot ») ne porte souvent que sur les mots employés, rarement sur le ton et la disproportion croissante créée en ricochets par les répliques. « Pourquoi tu m’as insulté, espèce de con, va ? ! » D’où là encore une perception faussée, un dialogue en porte-à-faux. Le métalangage peut très bien déboucher sur les phases d’insultes, de menaces et de coups, mais de manière moins fréquente que dans l’option gradation. L’embourbement langagier semble en effet préserver de toute attaque physique, comme dans un sable mouvant.









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